Nos corps écartelés

J’aurais voulu te dire ce que je pense avec des mots, mais les mots sont trop usés pour l’exprimer. Ils sont déjà tout construit, ils ont déjà roulé trop longtemps sur toutes les lèvres. Il faudrait donc que je t’invente des mots. Ce serait des mots si beaux, si doux, si grands qu’on ne pourrait les écrire, et je te les donnerai ainsi à travers mon silence, qui peut-être lui atteindra la grandeur de mon amour.

 


Nos corps écartelés

MONOLOGUE DE LA MÈRE

 

J'ai peur de la nuit.

Elle recouvre la terre jusqu'à l'étouffer. Elle étale ses ombres comme des pattes qui surgissent à l'improviste. Rien n'est calme dans la nuit. C'est le monde de l'inconnu. De la surprise. Un territoire étrange où tout peut advenir.

J'ai peur de la nuit.

La nature est amplifiée. Démesurée. Indomptable. Instable. Elle explose en tentacules désespérées qui cherchent à s'échapper.

J'ai peur de la nuit.

Dans le silence bruyant où le regard devient un animal bondissant au moindre signe, j'ai peur que tout advienne.

Je sais qu'il adviendra un jour...

Un jour où il me prendra par la gorge et ne me laissera plus respirer. Je sais qu'il viendra sucer jusque dans ma chaire les recoins voluptueux de mon corps.

Et je tremble.

J'ai peur de ce noir qui n'en est pas un. Car il n'est pas total. Mais constitué de tentacules toujours plus grandes, toujours plus longues, qui ne cherchent qu'à enfermer mon âme et dévorer mon corps.

Ce soir.

Et quand la lune brille et me sourit, quand elle arrive à fendre le voile impénétrable de la nuit, je sens sa chaleur réconfortante.

Quand la lune brille et me sourit, je vois poindre l'espoir au bout de mes yeux.

Et mes yeux, agrandis, cherchent à atteindre la lumière pour que revienne le calme. Le rassurant. Pour que réapparaisse la vie.

 


Liberté, où t'es-tu cachée ???

LOUP : Tu as peur de moi, petite Eva ?

 

Rire du loup.

 

LOUP : J’ai de grands yeux, de grandes oreilles, une grande bouche, de grandes dents…

 

Le loup rit.

 

LOUP : Bouh ! Je suis le grand méchant loup ! Le grand grand méchant loup !!!

 

EVA : Va-t-en ! T’es méchant ! Je ne t’ai pas invité dans ma chambre ! Va-t-en !!! Je te déteste !!

 

LOUP : La petite Eva en colère ! Comme elle se fâche la petite Eva !

 

Le loup hurle. Eva a peur. Le loup rit.

 

EVA : Va-t-en ! Va-t-en, je te dis !

 

LOUP : Oh non ! Pas tout de suite ! Je voudrais bien goûter un peu de la petite Emma avant ! Une chaire bien tendre ! Une jolie petite Emma toute belle et toute grassouillette !!!

 

EVA : Non, non et non ! Tu ne me mangeras pas !

 

LOUP : Bouh ! Je vais te manger !

 

EVA : Non, non et non !

 

LOUP : Miam !

 

EVA : Tu m’attraperas pas ! Heu ! Tralala ! Tu m’attraperas pas !

 

Le loup rit.

 

LOUP : Eva, je ne peux pas te manger. Je ne mange pas les petits enfants.

 

EVA : C’est vrai ce mensonge ?

 

LOUP : Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte. Je mange les chèvres, oui, mais pas les petits enfants. Et puis je ne mange pas toutes les chèvres.

 

EVA : Tu manges des kilos et des kilos de chèvres !

 

LOUP : Où donc voudrais-tu que je les mette ? Regarde-moi un peu, mon corps fin et souple, ma démarche légère ! Obèse le grand méchant loup ? Ca, jamais !

 

EVA : Alors tu en fais quoi des chèvres ? Tu les mets au congélateur pour l’hiver ?

 

LOUP : D’abord je ne mange pas tant de chèvres que ça. Je ne tue que pour me nourrir. Ensuite, les gens racontent beaucoup de choses sur moi. Je suis un grand personnage, Eva, je suis un grand personnage de contes et de légendes.

 

EVA : C’est quoi ça, un personnage de contes ?

 

LOUP : Quelqu’un de très important qui a un rôle à jouer dans la société. Quand les enfants ne sont pas sages et font des bêtises, les parents leur disent : attention, le grand méchant loup va venir vous manger ! Alors les enfants ont très peur et obéissent à leurs parents. Quand il y a un danger, les parents disent : N’allez pas là, sinon vous allez vous faire dévorer par le grand méchant loup ! Alors les enfants restent bien tranquilles à la maison.

 

Eva rit.

 

EVA : Alors quand maman dit : Si tu ne manges pas ta soupe, le grand méchant loup va venir, ce n’est pas vrai ?

 

LOUP : Non, ce n’est pas vrai. Mais manger ta soupe est important, pour devenir grande et forte. Tu sais, Emma, l’histoire que tu as entendue, celle de la chèvre de Monsieur Seguin, toutes les mamans la racontent à leurs enfants. Les mamans des petits enfants, mais les mamans chèvres aussi, comme ça les bébés chèvres ne partent pas seuls dans la montagne. La montagne est pleine de dangers la nuit : les ruisseaux, les ravins, partout de la végétation qu’il est difficile de voir dans l’obscurité. C’est dangereux pour les bébés chèvres, la montagne, la nuit. Ils peuvent se perdre, se blesser.

 

EVA : C’est vrai ?

 

LOUP : Oui, Eva. En racontant aux enfants l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin, les mamans expliquent à leurs enfants que la liberté, ce n’est pas de désobéir. La liberté, c’est aussi d’écouter les dangers, de les connaître.

 

EVA : Je t’entends le loup. Tu me racontes toute une histoire, tu cherches à me distraire. Tu as mangé Blanquette, le loup, et ça c’est pas juste. Blanquette était belle. Elle était gentille. Elle n’avait fait de mal à personne. Elle voulait juste être libre.

 

LOUP : Tout le monde mange pour se nourrir, Eva. Moi, toi, ta maman, ton papa. Tout le monde.